Trente jours durant lesquels le pays entier bascule dans un autre rythme de vie. Les commerces ferment tôt, les rues se vident à midi et se remplissent à minuit, les cuisines s'ouvrent trois heures avant le coucher du soleil, les enfants apprennent à jeûner par tranches, les personnes âgées rappellent aux jeunes les recettes de leur mère. Le Ramadan marocain n'est pas un régime religieux, c'est une culture matérielle totale. Voici son anatomie complète, jour par jour, plat par plat, geste par geste.
Un mois lunaire, quatre repas quotidiens
Commençons par le squelette temporel. Le Ramadan est le neuvième mois du calendrier lunaire islamique. Sa date change chaque année dans le calendrier grégorien (il recule d'environ onze jours par an), ce qui signifie que sur une trentaine d'années, il traverse toutes les saisons. Un Ramadan d'hiver, en janvier ou en février, est court (jeûne de treize heures) et frais. Un Ramadan d'été, en juillet ou en août, est long (jeûne de seize heures) et éprouvant, avec la chaleur qui rend la soif plus dure que la faim.
Pendant chacun de ces trente jours, quatre moments alimentaires structurent la journée :
Le shour (ou sohour), dernier repas avant l'aube, pris entre trois et quatre heures du matin. Léger, laiteux, sucré : c'est le "carburant" du jeûne à venir.
Le ftour (ou iftar), repas de rupture du jeûne, au coucher du soleil. C'est le sommet culinaire de la journée, dans presque toutes les familles marocaines. Table dressée, plats préparés depuis l'après-midi, silence rituel au moment de la rupture (dattes et lait, puis harira), puis conversation qui reprend.
Le asha, deuxième repas de la soirée, pris entre 22 heures et minuit. Plus léger que le ftour, souvent tajine ou couscous ou pâtes, parfois simplement pain, olives et thé.
Le tarwih ou entracte, dans les familles pratiquantes qui font les prières nocturnes de tarawih à la mosquée. Un thé, quelques gâteaux secs, une pause conversation.
Sur trente jours, cela fait 120 moments alimentaires. Multiplier par une famille moyenne de six personnes (parents, enfants, grands-parents), on parle de 720 repas. Multiplier par les vingt millions de foyers du Maroc, on approche les quinze milliards de repas préparés pendant un seul Ramadan. Aucune autre période de l'année ne demande à la cuisine domestique marocaine une telle intensité.
Le shour : le lait, la datte, le sellou
Commençons par le début, l'aube. Le shour est un repas discret, souvent pris en silence dans la cuisine, en famille restreinte. Sa fonction est technique : préparer le corps à seize heures de jeûne sec (ni eau ni nourriture). Il doit combiner sucres lents (pour la satiété prolongée), matières grasses (pour la lenteur digestive), et beaucoup de liquides (pour l'hydratation).
Le shour marocain s'organise autour de trois piliers.
Les dattes. Trois à sept dattes, tradition prophétique. Les meilleures sont les Medjool du Tafilalet (charnues, dorées, presque miel). En Ramadan, les prix des Medjool augmentent de trente à cinquante pour cent : le marché anticipe la consommation. Les dattes plus modestes (Boufeggous, Bouskri, Aziza) restent abordables et sont tout aussi correctes.
Le lait. Un grand verre de lait tiède au shour, souvent avec un peu de sucre et de cannelle. Ou un lben (lait fermenté à consistance de lait ribot), rafraîchissant et long à digérer. Certaines familles y trempent du pain rassis (fait exprès la veille), formant une bouillie sommaire mais efficace.
Le sellou. C'est probablement la spécialité marocaine la plus adaptée au shour. Une poudre grillée de farine complète, d'amandes torréfiées, de sésame, de gomme arabique, d'anis, de fenouil, mélangée à du miel et à un peu de smen (ou de beurre clarifié). Le tout se conserve plusieurs semaines dans une boîte hermétique et se mange à la cuillère, ou en petites boules formées à la main. Le sellou est extraordinairement calorique (autour de 500 kcal pour 100 grammes) : deux cuillères à soupe suffisent pour tenir la journée. Il se prépare une fois pour tout Ramadan, en grande quantité, en début de mois. Les grandes familles fassies et rbaties gardent des recettes de sellou avec vingt ingrédients ; les versions plus simples des campagnes s'en tiennent à cinq. Toutes fonctionnent.
Certaines familles ajoutent au shour une soupe légère (chorba beida à la fin de son cycle, harira réchauffée du ftour de la veille), ou du yaourt nature avec du miel. La règle générale : boire beaucoup, éviter les aliments salés (qui donnent soif), ne pas manger tard (idéalement finir avant l'appel à la prière de fajr, l'aube).
Le ftour : la rupture du jeûne, sommet de la journée
Le ftour est l'événement de la journée. Toute la maison tourne autour de lui depuis quinze heures. À dix-huit heures, la cuisinière (ou plusieurs cuisinières dans les grandes familles) est en pleine effervescence. À dix-neuf heures, les plats descendent sur la table, encore fumants. À l'appel du muezzin de maghreb (variable selon la saison, entre 17h30 et 20h45 selon les régions et les mois), le silence se fait. On commence par une gorgée d'eau ou de lait, une datte, un morceau de pain trempé dans le miel. Puis on attaque la harira.
La harira est la reine du ftour. Soupe épaisse à base de tomates fraîches, lentilles, pois chiches (trempés la veille), farine ou semoule fine délayée dans de l'eau froide (la tadouira, qui donne la liaison), coriandre et céleri hachés, safran, gingembre, poivre. La viande (agneau ou boeuf) mijote depuis deux heures pour donner sa force au bouillon. Une bonne harira demande deux à trois heures de préparation. Sa liaison finale, la tadouira, est le moment critique : il faut la verser doucement dans la soupe en tournant sans arrêt, à feu doux, pour éviter les grumeaux. Un cuillère par personne, deux quand la soupe est très bonne, jamais moins. On la sert avec des quartiers de citron (facultatif) et un bol de dattes à côté.
Il existe une dizaine de versions régionales de la harira. La fassia est la plus mesurée : safran généreux, tomate fraîche mûre à point, coriandre et céleri en équilibre, tadouira à la farine tamisée. La marrakchia est un peu plus corsée en épices, parfois avec riz à la place du vermicelle. La rbatia est plus légère, avec un fond de bouillon plus clair. La rifaine intègre parfois des herbes de montagne (armoise, sarriette). L'oranaise (Oujda) est plus épicée, parfois avec un peu de piment doux. Chaque famille a sa recette, réputée meilleure que celle des voisines.
Les chebakias accompagnent la harira. Ce sont des pâtes à base de farine, sésame moulu, cannelle, anis, jaune d'œuf, huile, façonnées en forme de fleur, frites dans l'huile bouillante puis immédiatement trempées dans un sirop de miel épais parfumé à la fleur d'oranger. On les roule ensuite dans des graines de sésame torréfiées et on les stocke dans de grandes boîtes en fer. Une famille marocaine consomme deux à cinq kilos de chebakia pendant Ramadan. La préparation est collective, généralement au milieu du chaâbane (mois précédent le Ramadan), sur trois à cinq jours. Trois générations de femmes s'y réunissent : mère, tantes, filles, cousines. C'est un des grands moments de sociabilité féminine de l'année.
À côté de la harira et de la chebakia, la table du ftour porte en général :
- Des briouates, triangles ou cigares de warka fourrés de viande hachée, de fromage, ou de crevettes, frits ou cuits au four.
- Des msemens ou des rghifs (crêpes feuilletées carrées ou rondes), trempés dans du beurre-miel.
- Des baghrirs (crêpes mille trous), avec du miel et du beurre fondu.
- Des maâkoudas (galettes de pommes de terre au cumin), en street food du Nord.
- Des dattes fraîches, souvent fourrées de pâte d'amande.
- Des jus de fruits frais, presque toujours à base d'avocat, de banane et de lait pour le smoothie marocain qui fait fureur depuis les années 2000, ou des jus d'orange fraîche, de fraise, de nefle.
- Du lait ou du café au lait pour ceux qui préfèrent.
Le ftour dure entre trente minutes et deux heures. On y ajoute les prières de maghreb (courtes, quatre minutes) juste après la première gorgée. Puis on se relève, on prie, on revient, on finit tranquillement.
L'asha : le vrai repas de famille
À vingt-deux heures, ou vers vingt-trois heures dans les grandes villes, arrive l'asha. C'est le "vrai" repas au sens occidental : chaud, structuré, autour d'un plat principal.
Deux formes coexistent selon les familles et les jours.
L'asha "solide" : tajine ou couscous ou plat de viande. Les classiques du Ramadan sont les tajines mqualli (poulet aux olives et citron confit), les tajines aux pruneaux et amandes, la mrouzia si le mois tombe après l'Aïd el-Kébir. Le vendredi, comme le reste de l'année, c'est traditionnellement couscous. Certaines familles marocaines contemporaines mangent aussi des plats plus internationaux (pâtes, riz, hamburger maison), surtout chez les enfants.
L'asha "léger" : soupe (souvent chorba beida, dite "blanche", à base de vermicelle, poulet, herbes), salades, pain, olives, fromage, thé à la menthe. Cette version convient mieux quand la digestion du ftour n'a pas encore fini son travail.
L'asha est le moment de la conversation. Les gens se voient : dans une famille étendue, cousins, tantes, oncles passent en soirée. Les enfants tiennent debout jusqu'à minuit sans peine. Les débats politiques, les commérages, les nouvelles de la parenté, tout se dit à cette heure-là. Le Ramadan est, sociologiquement, le mois le plus sociable de l'année marocaine.
Les gâteaux : sellou, chebakia, briouates, cornes de gazelle
Le Ramadan est aussi le grand mois des pâtisseries. Trois sont incontournables : le sellou (déjà décrit), la chebakia (déjà décrite), et les briouates aux amandes et miel. À côté, une constellation : cornes de gazelle (kaab el ghazal), fekkas aux amandes et raisins secs, ghriba au sésame, macarons marocains au safran, feqqas anisés, mabroumas aux amandes.
Ces pâtisseries se préparent en amont. Beaucoup de familles commencent la préparation des chebakias trois semaines avant le début du Ramadan, le sellou dix jours avant, les briouates aux amandes une semaine avant. Le jour du Ramadan lui-même, on ne devrait, en principe, pas préparer de pâtisseries : le temps manque, la fatigue s'accumule. Dans les faits, certaines familles continuent à produire quotidiennement des baghrirs et des msemens frais pour le ftour du jour.
L'importance de la préparation collective féminine, ici, est cruciale. Une chebakia de qualité familiale (miel de qualité, chair de sésame moulu, cannelle fine, pâte reposée) est presque impossible à trouver dans le commerce. Les chebakias vendues dans les grands supermarchés sont, à quatre-vingt-dix pour cent, faites avec du sirop de sucre coloré au caramel et non avec du vrai miel. Beaucoup de pâtisseries traditionnelles de Ramadan portées par des traiteuses familiales (Rabat, Fès, Marrakech, Casablanca) proposent aujourd'hui une alternative de qualité pour ceux qui n'ont pas le temps de préparer eux-mêmes. Sikook référence plusieurs de ces adresses.
Les régions face au Ramadan
Le Ramadan ne se vit pas exactement partout de la même manière au Maroc.
À Fès, la médina se transforme en cuisine géante. Les ateliers de warka tamponnée à la main tournent à plein régime. Les épiceries du souk el-Attarine ne ferment que très tard. La harira fassia, plus mesurée en épices, tient sa réputation. Certaines familles fassies bourgeoises maintiennent des tables de ftour à quinze ou vingt convives quotidiens, tradition d'accueil qui remonte à plusieurs siècles.
À Rabat, le ftour est plus intime, plus bourgeois, plus discret. Le couscous du vendredi reste sacré même en Ramadan. La chebakia est préparée à grand renfort de trois générations, comme on l'a vu. Les pâtisseries de mariage se tiennent hors du mois de Ramadan, mais les commandes de plateaux de briouates aux cheveux d'ange et de kaab el ghazal explosent.
À Marrakech, la place Jemaa el-Fna se remplit après le maghreb : les gargotes de harira, de brochettes, de tanjia et de méchoui reprennent activité, avec une intensité multipliée par trois par rapport aux mois ordinaires. Les touristes internationaux, moins nombreux pendant Ramadan (janvier-février-mars sont plus calmes), laissent place aux locaux et aux Marocains de la diaspora rentrés au pays pour le mois.
Dans le Rif et l'Oriental, la harira intègre plus d'herbes fraîches et parfois du piment doux. Les msemens sont plus épais, plus riches en beurre. La chebakia est parfois remplacée par la griwech (variante algérienne populaire dans l'Oriental), en forme de tresse ou de zigzag, trempée dans le miel.
Dans le Sud (Souss, Sahara), l'amlou et le pain d'orge remplacent parfois le sellou. La harira est plus légère, parfois enrichie d'huile d'argan à la dernière minute. Le lait de chèvre ou de chamelle peut remplacer le lait de vache au shour.
Les enfants, les personnes âgées, les malades
Un mot sur les publics qui ne jeûnent pas ou jeûnent partiellement. Les enfants n'ont pas d'obligation religieuse de jeûne avant la puberté, mais beaucoup commencent à jeûner par tranches (un jour sur deux, une demi-journée) à partir de sept ou huit ans, comme un apprentissage. Les tables spécifiques pour eux sont rares : ils mangent aux mêmes heures que les adultes, avec des portions adaptées.
Les personnes âgées jeûnent souvent, mais les malades chroniques, les femmes enceintes ou allaitantes, les voyageurs et les personnes en état de faiblesse physique en sont dispensés (elles peuvent compenser à d'autres périodes, ou payer une compensation alimentaire dite fidya). Les enfants ou petits-enfants s'organisent pour préparer des plateaux repas pour les grands-parents à horaires ordinaires, tout en préparant leur propre ftour à la maison.
Les hôpitaux, les prisons, les casernes militaires, les centres pour personnes âgées adaptent leurs cycles alimentaires pendant tout le mois. Un chef de service hospitalier marocain vous dira que les nuits de Ramadan sont les plus intenses de l'année aux urgences (hypoglycémies, déshydratations, crises hépatiques, malaises de post-ftour trop copieux).
Le mois de tout un pays
Le Ramadan marocain n'est pas un simple mois de prière. C'est une culture matérielle complète, avec ses codes, ses gestes, sa langue (des mots comme tadouira, sellou, chebakia, ftour, sohour, tarwih ne se traduisent pas), ses saisons de préparation, ses écoles régionales. Trente jours qui, sur une année, occupent plus de mémoire collective, plus de temps de cuisine, plus de sociabilité, que n'importe quelle autre période.
Cet article est une porte d'entrée. Dans les mois qui viennent, Lalakook publiera des articles dédiés à la harira (dix versions régionales), à la chebakia (histoire, gestes, familles), au sellou (recette et variantes), et aux régions face au Ramadan (dossiers spéciaux pour Fès, Rabat, Marrakech, Rif). Le sujet est trop grand pour un seul texte.
Sources
- Fatema Hal, Les saveurs et les gestes du Maroc, éditions Stock, 1995, chapitre sur Ramadan
- Choumicha, Ma cuisine marocaine, éditions Kounouz, 2007, sections sur Ramadan
- Latifa Bennani-Smires, La cuisine marocaine, éditions Al Madariss, réédition 2011
- Wikipedia FR, "Ramadan", https://fr.wikipedia.org/wiki/Ramadan
- Wikipedia FR, "Harira", https://fr.wikipedia.org/wiki/Harira
- Wikipedia FR, "Chebakia", https://fr.wikipedia.org/wiki/Chebakia
- Yabiladi, "Ramadan au Maroc, tout savoir", série de dossiers 2020 à 2024
- Femmes du Maroc, "Ramadan à table", numéros spéciaux annuels (édition 2024 consultée)
- Le360, "Le mois de tous les gestes", série documentaire 2023
- Zamane, "Ramadan à Fès au 19e siècle", dossier historique de mars 2018
- HCP (Haut Commissariat au Plan), Enquête nationale sur les pratiques alimentaires pendant le Ramadan, 2019 (dernière édition publiée)