Un mot désigne à la fois l'amphore, le plat et le geste : la tanjia. Un artisan la fabrique dans les ateliers de Bab Doukkala. Une cuisinière ou un célibataire ouvrier la remplit à la maison. Un troisième homme, le ferrachi, la glisse dans les cendres brûlantes du hammam, où elle cuit sept heures. Un quatrième, l'attar du souk, a vendu le ras el hanout qui la parfume. Aucun autre plat marocain ne suppose autant d'acteurs pour arriver à table. Anatomie d'une chaîne urbaine.
Un mot, plusieurs objets
Commençons par la langue. Le mot tanjia, ou tangia dans certaines transcriptions, vient de l'arabe classique ṭanjīya, qui désigne à l'origine une petite amphore de terre cuite, non émaillée, à fond arrondi et col resserré. Le mot se retrouve dans plusieurs formes voisines en arabe médiéval : ṭanǧara pour un pot plus grand, ṭinjīr pour un chaudron en cuivre. La racine ṭ-n-j est ancienne, sans étymologie berbère avérée, mais son usage marocain moderne est concentré à Marrakech et dans le Haouz.
Le récipient tanjia existe dans plusieurs villes du Maroc, mais seule Marrakech en a fait un plat autonome, avec un nom, une technique, une sociabilité et un marché du travail. À Fès, l'objet équivalent (le mekfoul) sert plutôt à conserver la graisse et les viandes séchées. À Meknès, on parle plus volontiers de khezaz, terme régional. Le fait que le mot ait fixé, à Marrakech, un plat entier révèle l'importance de la pratique dans cette ville et pas ailleurs.
La tanjia, comme plat, est aujourd'hui indissociable de trois lieux : le hammam de quartier, le souk aux épices et l'atelier de potier. Sans l'un de ces trois, elle n'existe plus.
Un plat des ouvriers célibataires
L'histoire de la tanjia est difficile à dater avec précision, faute de sources écrites anciennes. Ce que les ethnographes du 20e siècle ont documenté, sur la base de témoignages recueillis auprès de familles marrakchies, dessine cependant un profil relativement stable, probablement remontant au moins au 18e ou au 19e siècle : la tanjia était le plat des ouvriers célibataires de la médina.
L'écologie sociale est la suivante. À Marrakech, jusqu'au milieu du 20e siècle, la médina abrite des milliers de jeunes hommes venus des campagnes environnantes (Rehamna, Haouz, Atlas) pour travailler dans les souks, les fondouks et les chantiers de la ville. Ils logent seuls, dans des chambres de fondouk ou chez l'habitant, sans femme pour cuisiner. Leurs repas de midi et du soir sont un problème quotidien.
La tanjia répond à ce problème par une organisation en chaîne. Le matin, l'ouvrier achète chez le boucher un kilo de morceau d'agneau (idéalement, du jarret ou de l'épaule avec l'os, pour la gélatine qu'ils dégagent en cuisson longue). Il passe chez l'attar (l'épicier-droguiste du souk) pour un mélange de ras el hanout, du cumin, du safran, de l'ail, du citron confit, du beurre smen. Il ajoute dans l'amphore un peu d'eau. Il ferme le col avec du papier gras (aujourd'hui du papier alimentaire ou du parchemin) fixé par une ficelle. Puis il porte la tanjia au hammam.
Au hammam, le ferrachi (le chauffeur, celui qui alimente les chaudières en bois d'olivier) réceptionne les tanjias, les numérote, les glisse dans les cendres de sa chaudière ou dans les braises du four qui alimente le hammam. Cinq à sept heures plus tard, en fin d'après-midi ou en début de soirée, l'ouvrier revient chercher son plat. Il paie le ferrachi (une somme modique, souvent quelques dirhams aujourd'hui), reprend l'amphore encore tiède et la porte au fondouk où il partage le contenu avec d'autres ouvriers.
Ce circuit, simple, économique, communautaire, définit tout : la tanjia est un plat de ville, pas de campagne ; c'est un plat masculin par nécessité (l'ouvrier célibataire) mais devenu mixte par tradition ; c'est un plat qui suppose l'existence même du hammam de quartier comme institution urbaine. Sans hammam, pas de tanjia.
Le hammam comme four à cuisson lente
Comprendre la tanjia suppose de comprendre le hammam marocain. Le hammam traditionnel est chauffé par un système hérité de l'Antiquité romaine et transmis au monde musulman via Byzance et al-Andalus. Une chaudière (le ferran) située dans le sous-sol brûle du bois (traditionnellement du bois d'olivier, aujourd'hui souvent des grignons ou du bois de menuiserie de récupération) et chauffe une masse d'eau qui produit de la vapeur. Cette vapeur alimente les trois salles du hammam : la salle froide, la salle tiède et la salle chaude. Le sol des salles chaudes est chauffé par les fumées qui circulent sous les dalles.
Le ferran, c'est-à-dire la chaudière elle-même, est un four à combustion continue. La cendre s'y accumule, produisant une masse thermique très importante à basse température. Un objet enterré dans cette cendre reçoit une chaleur douce, régulière, autour de 90 à 110 degrés Celsius, pendant des heures. C'est exactement la fenêtre thermique idéale pour un braisage lent : la viande confit sans que la sauce ne bout, les tissus conjonctifs se transforment en gélatine, le collagène se dénoue.
Le ferrachi, littéralement "celui qui s'occupe de la chaudière", est un métier à part entière. Il doit alimenter le feu la nuit et le jour, maintenir la température, protéger les tanjias de la surchauffe, retenir l'ordre dans lequel elles ont été déposées, ne pas confondre celle du menuisier avec celle du forgeron. Certains ferrachis, dans les hammams historiques de la médina de Marrakech (Bab Doukkala, Bab Aylan, quartier de la Koutoubia), accueillent jusqu'à cinquante tanjias par jour en période haute. Leur mémoire, leur main, leur sens du temps sont l'exact équivalent d'un chef de cuisine occidental.
Ce métier est menacé. La rénovation urbaine, la fermeture progressive des hammams de quartier au profit de spas touristiques, l'usage du gaz butane à la place du bois, tout concourt à la disparition du ferran traditionnel. Des associations culturelles de la médina (dont l'Association des habitants de Bab Doukkala, active depuis 2012) documentent le métier et forment de jeunes candidats. Mais la relève reste incertaine.
L'attar du souk : l'assemblage qui fait la tanjia
Le second acteur invisible de la tanjia, c'est l'attar. Le mot vient de l'arabe ʿaṭṭār, dérivé de ʿiṭr (parfum, huile essentielle). L'attar était originellement un parfumeur au sens large : celui qui vendait les huiles parfumées, les résines, les onguents. Le terme a glissé, au fil des siècles, vers l'épicier-droguiste : celui qui vend les épices en vrac et les mélanges.
Le grand souk aux épices de Marrakech, situé aux abords du souk el-Attarine, aligne des dizaines de boutiques. Chaque attar y a sa formule de ras el hanout. Le ras el hanout marrakchi, littéralement "la tête de la boutique" (c'est-à-dire ce qu'un attar peut fournir de meilleur), n'est pas un mélange codifié. C'est une signature familiale, transmise de père en fils, jalousement gardée. Un ras el hanout de Marrakech peut contenir de dix à quarante épices : cumin, coriandre, gingembre séché, cardamome verte et noire, cannelle, girofle, macis, muscade, safran, curcuma, poivre noir, poivre long, poivre blanc, maniguette (poivre de Guinée), cubèbe, boutons de rose séchés, lavande séchée, camomille, iris de Florence en poudre, galanga, nigelle, fenugrec, sésame torréfié, laurier, boutons de fleur d'oranger séchés.
Pour la tanjia, l'attar fournit typiquement : ras el hanout (deux cuillères à soupe), cumin en grains (une cuillère à soupe), poivre noir moulu, ail écrasé, gingembre séché en poudre, filaments de safran, un petit morceau de citron confit qu'il coupe devant le client. Il ajoute parfois un peu de piment doux marocain (le pili-pili doux) et une petite pincée de girofle en poudre. Le tout se glisse dans un cornet de papier ou un petit sachet, que l'ouvrier porte directement à la maison, ou au fondouk où il prépare la tanjia.
Ce moment de l'assemblage est central. Il n'y a pas deux tanjias identiques à Marrakech, précisément parce qu'il n'y a pas deux attars qui vendent le même ras el hanout. La signature de la tanjia est en amont, chez l'épicier ; ce que le cuisinier fait ensuite est plus mécanique. Le contrat social est clair : on fait confiance à son attar, on ne change pas de boutique, on demande "comme d'habitude" et l'homme sait.
La composition, le geste, le temps
Décomposons maintenant la tanjia elle-même. La composition classique, telle qu'elle est documentée dans les ouvrages de référence (Fatema Hal, Les saveurs et les gestes du Maroc, 1995 ; Choumicha, Ma cuisine marocaine, 2007 ; entretiens ethnographiques de la Fondation Ali Zaoua à Marrakech, 2019 à 2023), tient sur peu d'ingrédients :
- 1 à 1,2 kg de jarret ou d'épaule d'agneau, désossés en gros cubes de 4 à 5 cm (l'os peut être conservé pour le collagène)
- 2 à 3 cuillères à soupe de beurre smen (beurre clarifié fermenté ; à défaut, du beurre clarifié frais avec une pointe de smen commercial)
- 2 cuillères à soupe de ras el hanout de l'attar
- 1 cuillère à soupe de cumin en grains, écrasé au mortier
- 1 cuillère à café de safran en filaments, dilués dans une cuillère à soupe d'eau tiède
- 4 à 6 gousses d'ail écrasées en purée
- 1 morceau de citron confit maison (peau et pulpe), coupé en petits morceaux
- 1 poignée de coriandre fraîche liée en botte (pour la sortir en fin de cuisson)
- 1 verre à thé d'eau chaude (environ 100 ml)
- Sel
La méthode : on mélange tout dans la tanjia en terre cuite, en tassant bien. On ferme le col avec du papier alimentaire (à l'origine, du papier gras ou un chiffon), fixé par une ficelle. On dépose l'amphore dans les cendres chaudes du ferran, la partie basse enfouie, le col qui dépasse. La cuisson dure de cinq à sept heures, selon la température de la chaudière.
Quand le ferrachi rend l'amphore, elle est encore tiède. On l'ouvre à la maison, on retire la coriandre, on remue une fois, on goûte pour ajuster le sel. La viande se détache à la fourchette. La sauce, réduite, est presque un sirop épicé. On mange à la main, avec du pain, sans autre garniture. Une salade de tomates crues et un verre d'eau suffisent à côté.
Faire la tanjia à la maison, sans hammam
Le hammam de quartier fait défaut à la plupart des lecteurs. On peut approcher le résultat à la maison, avec deux options.
Option four traditionnel : préchauffer le four à 130 degrés Celsius. Placer la tanjia (ou à défaut une cocotte en fonte lourde, couverte et hermétique) au milieu du four. Cuisson : 6 heures. Ne pas ouvrir avant. La chaleur douce du four à 130 degrés reproduit assez fidèlement la fenêtre thermique du ferran, à condition que le récipient soit bien fermé (le papier alimentaire fixé par une ficelle reproduit l'étanchéité de la tradition).
Option mijoteuse électrique (slow cooker) : régler sur "low" (environ 95 degrés Celsius). Cuire 8 heures. Le résultat est très proche, avec l'avantage qu'on peut lancer le matin et manger le soir.
Dans les deux cas, le résultat approche mais n'égale pas la vraie tanjia du hammam. La différence tient à trois choses : la matière du récipient (la terre cuite non émaillée respire, absorbe une infime partie de la sauce, restitue une chaleur douce et humide) ; l'atmosphère du ferran (les fumées légères qui parfument très discrètement l'extérieur du récipient) ; la sociabilité de la cuisson (dans la vraie tanjia, on ne cuisine pas pour soi, on confie à autrui, on attend, on retrouve). Les deux premières différences sont techniques et se contournent partiellement. La troisième est irréductible.
Ce que Sikook fait avec la tanjia
Sikook référence plusieurs préparateurs de tanjia à Marrakech qui livrent une tanjia crue prête à cuire, avec la vraie amphore, le ras el hanout de l'attar et les instructions. On la commande la veille, on la cuit six heures dans son four à la maison, et on ouvre au dîner. Ce n'est pas la tanjia du hammam, mais c'est la tanjia qui se rapproche le plus, sans quitter sa cuisine.
Certains ferrachis marrakchis acceptent également de recevoir une tanjia préparée par un particulier ou un traiteur Sikook et de la cuire à leur four pour un tarif modique. Se renseigner auprès des hammams de la médina : Bab Doukkala, Bab Aylan, quartier de la Kasbah. C'est encore, à ce jour, la seule manière d'obtenir la tanjia authentique.
Sources
- Fatema Hal, Les saveurs et les gestes du Maroc, éditions Stock, 1995, chapitre sur Marrakech
- Choumicha, Ma cuisine marocaine, éditions Kounouz, 2007
- Wikipedia FR, "Tangia", https://fr.wikipedia.org/wiki/Tangia
- Wikipedia FR, "Ras el hanout", https://fr.wikipedia.org/wiki/Raselhanout
- Wikipedia FR, "Hammam", https://fr.wikipedia.org/wiki/Hammam
- UNESCO, "L'espace culturel de la place Jamaa el-Fna", inscrit au patrimoine culturel immatériel en 2001, https://ich.unesco.org/fr/RL/lespace-culturel-de-la-place-jamaa-el-fna-00014
- TelQuel, dossier "Le hammam en péril", numéro du 3 février 2020
- Le360, "À la découverte des ferrachis de Marrakech", série documentaire du 8 octobre 2022
- Association des habitants de Bab Doukkala, archives et témoignages, 2012 à 2023
- Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (INSAP), inventaire des hammams historiques du Maroc, 2018